Madame,
Monsieur,
J'espère que vous avez passé un bon été malgré les épisodes caniculaires contre lesquels Paris est mal armé après des années d'interdits idéologiques (climatisation), de béton (place de la République) et d'arrachages d'arbres vénérables en bonne santé, sans motifs sérieux.
Pour cette rentrée, j'ai répondu à une interview d'Atlantico sur le logement à Paris. Voici son lien : L’immobilier parisien, ce calvaire que la mairie de Paris et le gouvernement continuent délibérément à infliger aux personnes en quête de logement.
Je vous livre aussi le texte de mes réponses :
1. 1 638 candidats pour un studio de 18 m² : que dit ce chiffre ?
1 638 candidats pour 18 m², ce n’est plus un marché immobilier : c’est un casting. Et quand il y a 1 638 candidats pour un logement, le sujet n’est même plus seulement le niveau du loyer : c’est la disparition du choix. La mairie de Paris prétend protéger le locataire en multipliant les règles. Mais dans un marché de pénurie, chaque protection supplémentaire devient un critère de sélection supplémentaire. Le propriétaire, qui sait qu’un impayé ou une erreur de choix peut lui coûter très cher, cherche le dossier sans risque : CDI, revenus élevés, garant solide, situation simple. Le jeune en période d’essai, l’indépendant et le couple aux revenus irréguliers passent derrière.
C’est le paradoxe parisien : plus on réglemente au nom des locataires, plus on favorise les locataires déjà installés et les candidats les plus rassurants. Les autres font la queue. À 1 638 dossiers, le propriétaire n’a même plus besoin d’augmenter le prix : la pénurie trie à sa place.
2. Les politiques publiques ont-elles aggravé cette pénurie ?
La crise ne vient évidemment pas d’une seule mesure. Paris est dense et construire y est difficile. Mais depuis des années, la Ville de Paris ajoute des contraintes à un marché qui manque déjà d’offre. L’encadrement des loyers limite le rendement sans diminuer le prix d’achat, les charges, les travaux ou le risque. Voire en augmentant les charges avec l’explosion de la taxe foncière de 62%. Il ne fait pas disparaître la demande : il réduit l’intérêt de mettre certains logements en location.
Les préemptions massives de la Ville, plusieurs centaines de millions d’euros chaque année, municipalisent progressivement une partie du parc privé pour le convertir en HLM. Ces logements ne disparaissent pas physiquement, mais ils sortent du marché locatif : leur attribution suit la doctrine municipale qui ne privilégie pas en priorité les familles et les travailleurs parisiens. Le DPE que nous devons au gouvernement a aussi un effet dramatique : en 2028, il aura retiré 18% des logements du marché locatif.
Fiscalité, instabilité juridique, plafonnement des loyers, normes énergétiques, contraintes croissantes : à force de traiter le propriétaire comme un suspect, il finit par vendre, louer autrement ou ne plus investir. Puis on s’étonne que les logements disparaissent.
3. Que produit la pénurie dans les comportements ?
Exactement ce que nous observons : dossiers envoyés par dizaines, colocations subies, sous-locations, chambres transformées en mini-logements, arrangements sur les baux, candidats qui multiplient les garanties ou acceptent parfois un appartement sans même le visiter. Ces pratiques ne sont pas forcément souhaitables. Mais elles deviennent rationnelles dans un système devenu irrationnel. Quand la voie normale ne fonctionne plus, les gens cherchent des voies de contournement.
La pénurie dégrade aussi profondément la relation entre propriétaire et locataire. Le candidat doit raconter sa vie, produire une montagne de justificatifs et rassurer sur tout. Le propriétaire devient DRH, banquier et enquêteur. La mairie voulait sécuriser le marché. Elle a organisé un concours d’entrée au logement.
Et le résultat est socialement cruel : les mieux insérés savent constituer le dossier parfait. Les plus fragiles, les jeunes actifs, les nouveaux arrivants ou les profils moins conventionnels sont rejetés vers la sous-location, le logement trop petit ou trop cher. La réglementation censée corriger les inégalités finit ainsi par en fabriquer de nouvelles.
4. Faut-il administrer la rareté ou recréer de l’offre ?
La priorité devrait être simple : recréer de l’offre. Car lorsqu’un bien devient rare, la tentation est toujours la même : remplacer le marché par l’administration. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui à Paris. Dans le parc privé, la pénurie pousse les propriétaires à sélectionner les candidats les plus solides. Dans le parc social, c’est la Ville qui sélectionne elle-même les bénéficiaires selon sa doctrine d’attribution. Dans les deux cas, ce n’est plus le citoyen qui choisit son logement : ce sont les détenteurs du logement qui choisissent leurs habitants.
Peu à peu, Paris cesse d’être une ville que l’on choisit. Elle devient une ville qui choisit ses habitants. C’est particulièrement vrai pour le logement social, dont l’accès dépend de critères d’attribution définis et mis en œuvre par les services de la mairie aux ordres de l’adjoint communiste au logement. Avec l’objectif de 40 % de logements sociaux, cette logique de sélection des habitants sur des critères idéologiques prendra une place toujours plus importante.
Et lorsque les critères sont opaques, orientés par des choix politiques et appliqués à une part croissante de la population, une question démocratique finit nécessairement par se poser : jusqu’où une municipalité peut-elle choisir ceux qu’elle loge sans être soupçonnée de façonner, directement ou indirectement, sa propre sociologie électorale ?
Je préfère une autre philosophie. Le rôle de la puissance publique n’est pas de décider qui mérite d’habiter Paris. Son rôle est de faire en sorte que l’offre soit suffisamment abondante pour que les Parisiens retrouvent un véritable choix. Une ville libre est une ville où les habitants choisissent leur logement sur un marché ouvert. Une ville administrée est une ville où le logement choisit ses habitants selon des critères arbitraires. Paris est dangereusement en train de basculer de la première vers la seconde.