Madame, Monsieur,
Le Conseil de Paris mettra au vote la semaine prochaine la citoyenneté d’honneur de la Ville de Paris pour l’ensemble des Gazaouis et des Palestiniens. Mardi dernier au conseil municipal de Paris Centre, j’ai déjà demandé au maire Ariel Weil de se désolidariser de cette décision. Refus de sa part, il l'assume pleinement. Avec les élus de mon équipe, nous avons dû faire face à une majorité particulièrement agressive à notre égard, incapable d’accepter la moindre contradiction. Nous avons néanmoins maintenu notre opposition ferme à cette idée tragique. Et je ne lâcherai rien au Conseil de Paris. Quand beaucoup préfèrent suivre le vent dominant, il faut parfois être quelques-uns à rappeler qu’une grande ville ne devrait jamais distribuer ses distinctions les plus prestigieuses au rythme des passions du moment. Je ne lâcherai rien sur ce sujet.. La citoyenneté d’honneur de la Ville de Paris a historiquement été conçue pour distinguer des femmes et des hommes qui, par leur courage personnel, leur engagement en faveur des libertés fondamentales ou leur résistance à l’oppression, incarnent les valeurs universelles de défense des Droits de l’Homme auxquelles Paris est attachée. De Nelson Mandela à Ingrid Betancourt, de Shirin Ebadi à Denis Mukwege, cette distinction honorait avant tout des parcours individuels et des combats exemplaires. Depuis quelques années, son sens s’est progressivement transformé. L’attribution à la ville de Kyiv en 2022, puis au peuple du Haut-Karabagh, a marqué le passage d’une reconnaissance accordée à des personnes engagées à une reconnaissance accordée à des populations victimes d’un conflit. On pouvait déjà s’interroger sur cette évolution. Non parce que les Ukrainiens ou les Arméniens du Haut-Karabagh ne méritaient pas notre solidarité, bien au contraire, mais parce que la citoyenneté d’honneur n’avait jamais été conçue comme une médaille collective de la souffrance. Elle distinguait des actes, des engagements, des exemples. Elle n’avait pas vocation à devenir un instrument de compassion universelle. Pourquoi le Haut-Karabagh plutôt que les Ouïghours internés dans des camps de rééducation en Chine ? Pourquoi les Palestiniens plutôt que les Soudanais ou les yéménites victimes d'une guerre civile meurtrière, les Vénézuéliens ou les Cubains fuyant une dictature qui a ruiné leur pays, ou les Tibétains soumis depuis des décennies à une politique d'effacement culturel ? Pourquoi pas les Israéliens, victimes qui, en plus d’avoir subi ce pogrom terrible le 7 octobre, vivent depuis des années sous la menace des roquettes du Hamas, du Hezbollah et dorénavant des missiles iraniens ? À partir du moment où la citoyenneté d'honneur n'est plus attribuée en fonction des actes, des valeurs ou des combats de ceux qu'elle distingue, mais en fonction du degré de souffrance d'une population, elle devient nécessairement arbitraire. Car les victimes sont malheureusement nombreuses dans le monde. Trop nombreuses. Le Conseil de Paris se retrouve alors à hiérarchiser les malheurs de l'humanité, à sélectionner certaines tragédies et à en ignorer d'autres. Non sur des critères universels, mais au gré des sensibilités politiques du moment, de l'émotion médiatique ou des rapports de force idéologiques locaux. Or la vocation de Paris n'est pas de distribuer des certificats de compassion sélective. Elle est d'honorer celles et ceux qui incarnent un idéal universel de liberté, de courage et de dignité humaine. C'est précisément parce que toutes les victimes méritent notre compassion que la citoyenneté d'honneur ne devrait pas être transformée en distinction accordée aux victimes en tant que telles. | | | |
Dans ce contexte, accorder la citoyenneté d’honneur de la Ville de Paris à un peuple directement associé à l’un des conflits les plus polarisants de notre époque ne saurait être présenté comme un geste neutre ou consensuel. D’autant que cette distinction demeure fondamentalement symbolique. Elle ne nourrit aucun enfant, ne soigne aucun blessé, ne libère aucun otage et ne rapproche aucune paix. En revanche, elle adresse un message politique dont chacun comprend qu’il s’inscrit dans un débat profondément conflictuel. Depuis le 7 octobre 2023, les actes antisémites ont connu une augmentation spectaculaire , Paris ne fait pas exception. De nombreux Parisiens juifs vivent désormais dans l’inquiétude, parfois contraints de dissimuler leur identité. Ils sont dorénavant assimilés à la politique de l’État d’Israël, indépendamment de leurs convictions personnelles, Etat qu'un certain nombre de zélateurs propalestiniens appellent ouvertement à rayer de la carte. Dans ce climat tendu, l’antisionisme propalestinien sert de plus en plus fréquemment de justification à un antisémitisme désinhibé. L'exécutif municipal ne peut ignorer cette réalité. Elle doit mesurer l'effet de ses symboles et veiller à ne pas alimenter davantage des fractures déjà profondes de notre société. Paris est la capitale de tous les Parisiens. Juifs, musulmans, chrétiens, athées, croyants ou non croyants, partisans de la cause palestinienne comme soutiens d’Israël. Sa responsabilité n’est pas de prendre parti dans chaque tragédie du monde ni d’importer dans ses institutions les fractures géopolitiques les plus explosives de notre temps. La citoyenneté d’honneur devrait demeurer ce qu’elle a toujours été : une distinction exceptionnelle accordée à celles et ceux qui incarnent de manière exemplaire les valeurs universelles de liberté, de courage et de dignité humaine. À défaut, elle cessera progressivement d’être un honneur pour devenir un simple instrument politique, voire un marqueur idéologique. Et lorsque les symboles perdent leur sens, ils ne rassemblent plus. Ils fracturent. Cordialement, Aurélien Véron Conseiller de Paris, élu à Paris Centre
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