Madame, Monsieur,
15 000 morts en 2003. Puis encore des morts à chaque canicule. Et toujours la même lenteur. Cette année, Emmanuel Grégoire a déjà admis qu'il y aurait de nombreuses victimes de la chaleur. Le compteur sinistre du SAMU indiquait 109 victimes vendredi dernier. La chaleur extrême n’est plus un accident. C’est un risque majeur de santé publique. Pourtant, depuis un quart de siècle, Paris a surtout traité la climatisation comme une hérésie idéologique plutôt que comme un outil de protection des plus fragiles. Pendant ce temps, crèches, écoles, Ehpad, hôpitaux et logements sociaux sont restés les grands oubliés de l’adaptation aux canicules. En revanche, les bureaux de nos adjoints, eux, n’ont généralement pas renoncé au confort de la climatisation. C’est toujours plus facile de prêcher la sobriété… quand on reste soi-même au frais.
Le plus ironique est que Paris dispose déjà de l’un des plus grands réseaux de froid urbain d’Europe. Des solutions existent : Fraîcheur de Paris, la géothermie, le géocooling, des réseaux mutualisés qui consomment moins d’électricité, limitent les émissions de CO₂ et n’évacuent pas leur chaleur dans les rues comme des milliers de climatiseurs individuels. Le débat n’est donc pas de savoir s’il faut ou non climatiser comme le rappelle François Gemenne, co-auteur d'un rapport du GIEC dont il est membre. La question est de savoir pourquoi, vingt-cinq ans après la catastrophe de 2003, ces solutions n’ont toujours pas été déployées Par Anne Hidalgo et Emmanuel Grégoire avec l’ambition qu’impose désormais le réchauffement climatique. Face aux canicules, l’obscurantisme n’a jamais rafraîchi personne.
Sous l'impulsion de Jacques Chirac, Climespace lancé au début des années 90 par une filiale de la Lyonnaise des Eaux, faisant de Paris une pionnière en matière de réseaux de froid. La majorité municipale de l'époque a véritablement créé la climatisation collective version haute couture en s'appuyant sur les innovations du secteur privé. Au lieu d’accrocher un climatiseur à chaque fenêtre, on fabrique avec l'eau de la Seine de l’eau glacée dans quelques centrales 30 mètres sous terre, puis on la fait circuler dans un réseau souterrain de 120 kilomètres de canalisations, par exemple le long des égoûts, pour rafraîchir les bâtiments entiers. L’eau revient ensuite à la centrale pour être refroidie à nouveau : une boucle géante. Le résultat par rapport à la climatisation traditionnelle ? 50% d’électricité consommée, 50% d'emissions de CO₂ et zéro de chaleur rejetée dans les rues, moins de bruit et moins de climatiseurs qui défigurent les façades. | | | |
Mais avec l'arrivée de la gauche à la mairie, ce réseau n'a jamais plus reçu le soutien municipal nécessaire. Un quart de siècle de perdu. Aujourd'hui, Climespace est devenu Fraicheur de Paris mais ne couvre encore qu’une faible partie de la ville et dessert surtout bureaux, hôtels, musées et grands équipements. Autrement dit, nous avons déjà inventé une bonne partie de la solution… mais nous l’utilisons comme si les canicules étaient encore un phénomène exceptionnel.
Face à des étés qui battent des records de chaleur, il serait peut-être temps de considérer le froid comme une infrastructure essentielle, au même titre que l’eau, l’électricité ou le chauffage. Parce qu’entre mourir de chaud par principe et se rafraîchir intelligemment, le choix devrait être assez simple. Quand Paris s'arrête de travailler et de vivre, quand surtout des dizaines de Parisiens meurent de l'absence de clim chaque année, y compris dans les hôpitaux de l'AP-HP (dont je rappelle que le maire de Paris est président du Conseil de surveillance), ce n'est plus un débat idéologique comme la gauche aimerait le faire croire, mais un enjeu majeur de santé publique. | |
Et ce n’est pas la seule corde à notre arc avant de devoir recourir aux réseaux traditionnels de climatisation efficaces dans les écoles, les résidences senior, les logements collectifs... La géothermie urbaine peut, elle aussi, chauffer les bâtiments l’hiver et les rafraîchir l’été en exploitant la température stable du sous-sol. Une batterie thermique sous nos pieds : sobre, discrète, sans climatiseurs en façade ni air brûlant recraché dans la rue.
Paris-Saclay en donne un excellent exemple : géothermie, récupération de chaleur, boucle tempérée. Le système chauffe l’hiver et rafraîchit l’été laboratoires, universités et entreprises, avec plus de 60 % d’énergie renouvelable. À Issy-les-Moulineaux, le quartier Cœur de Ville montre aussi ce que la géothermie de faible profondeur peut apporter en ville dense : du chauffage, du rafraîchissement, et beaucoup moins de dogmatisme.
Bref, il n’y aura pas de solution unique pour nous protéger des grandes chaleurs. Il faut multiplier les sources de froid intelligent : réseaux de froid, géothermie, géocooling, volets et auvents, ventilation nocturne. C’est d’autant plus urgent que nos grands plans de rénovation thermique regardent encore trop souvent l’été avec des lunettes d’hiver. On isole contre le froid, mais on oublie parfois la surchauffe. Résultat : certains logements très bien classés au DPE deviennent des bocaux à chaleur en période de canicule, avec une inertie thermique qui empêche les pièces de se rafraîchir la nuit.
La mairie a dépensé 500 000 € pour chaque cour Oasis : quelques copeaux de bois, quelques buissons dans les cours de récré… Pendant ce temps, les salles de classe, elles, se transforment en fours dès que le thermomètre s’emballe. On rafraîchit la cour, mais on oublie les enfants. Le plus absurde, c’est que la Ville continue de célébrer ces aménagements comme la réponse aux canicules, alors que les épisodes de chaleur extrême imposent parfois de fermer des écoles ou d’y enseigner dans des conditions éprouvantes. Les copeaux de bois ne remplaceront jamais une salle de classe capable de rester à 26 °C lorsqu’il fait 40 °C dehors. Face aux canicules, il est temps de revoir les priorités et de passer des symboles aux solutions.
Et comme si cela ne suffisait pas, Paris a aussi multiplié les grandes esplanades minérales. Place de la République où, au lieu d'avoir de grandes fontaines raffraichissantes et de la verdure, la mairie a créé près de deux hectares de dalles qui accumulent la chaleur toute la journée avant de la restituer une bonne partie de la nuit. D’un côté, on disperse des copeaux de bois pour la comm' ; de l’autre, on fabrique de véritables radiateurs urbains.
À force de préparer Paris au mois de janvier, la mairie a choisi de l’abandonner aux mois d'été.
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